Les jeunes et la démocratie
Remarks in a panel discussion, Europe’s democratic challenges after the German elections
Delivered in French.
Question : Vous voyez, nous avons eu une vue d'ensemble des défis auxquels l'Europe fait face. En observant les élections en Allemagne, nous avons constaté que les jeunes sont également fortement attirés par l'extrême droite. Comment peut-on lutter contre cela ?
Merci beaucoup, Fernanda. Merci beaucoup pour l'invitation. Je suis un peu embarrassé d'intervenir ce soir pour plusieurs raisons. D'abord, à cause de mon français, car vous allez vite vous rendre compte que ce n'est pas ma première langue, et même pas ma deuxième.
– Mais tu parles très bien français.
Non, non, non, attendez un peu. Et surtout, je suis embarrassé d'intervenir à côté de deux personnes qui, à mon avis, savent beaucoup plus que moi sur le sujet de ce soir : professeur de droit, professeur d'histoire, expert des sciences politiques, expert de l'Allemagne... mon ami Ulrich, qui possède bien plus de sagesse et d'expérience que moi. En plus, il est allemand.
Je vais peut-être parler un peu moins de l'Allemagne, bien que tu aies posé une question dans cette direction.
D'abord, pour expliquer mon titre : directeur pour la démocratie. Je trouve ce titre un peu prétentieux, mais il mérite quelques explications. En effet, il reflète une nouvelle approche au Conseil de l'Europe concernant le travail sur les questions de démocratie. Nous avons réalisé qu'avec les institutions démocratiques, que nous avons construites et défendues - ce qui est essentiel - nous avons quelque peu négligé un point fondamental : ces institutions ne fonctionnent pas dans le vide. Elles ont besoin d'un environnement, de citoyens motivés, compétents, ayant confiance en leurs institutions et en leur capacité à s'engager dans le fonctionnement de la démocratie. Là, cela ne fonctionne pas.
Cela ne marche pas depuis longtemps. Je pense qu'il est positif que nous commencions enfin à parler de résilience démocratique. C'est une bonne chose, mais un peu tard. Bien sûr, ce n'est pas trop tard, mais c'est tout de même tard. Il y a quelques années, personne n'en parlait, car nous étions tous convaincus que la démocratie était une valeur acquise, partagée par tous, et que, quoi qu'il arrive, elle resterait intacte. Aujourd'hui, nous parlons de résilience démocratique.
Mais ce qui est problématique, et je vais répondre à ta question sur les jeunes, c'est qu'on est encore dans une phase où on grattouille à peine la surface. On aborde les problèmes de manière confortable, comme si c'était un malentendu, un accident technique, une phase transitoire, qu'on se réveille demain et tout sera redevenu normal. Nous ne sommes toujours pas prêts à réfléchir profondément, à reconnaître et à agir sur les causes structurelles qui nous ont menés à cette situation.
On parle beaucoup des réseaux sociaux, de l'intelligence artificielle, de la désinformation. C'est nécessaire, car ce sont des outils utilisés pour fragiliser nos démocraties. Mais les causes profondes remontent à bien avant l'avènement d'Internet, aux changements économiques, politiques et sociaux des années 80-90. Nous n'avons pas encore atteint cette phase de réflexion. La désinformation, bien sûr, est un enjeu important, mais elle reste une réponse confortable : elle nous permet de dire que la menace vient de l'extérieur, que c'est un « grand méchant » venu manipuler nos citoyens et les détourner de la démocratie. C'est vrai, mais c'est aussi une vision partielle de la réalité.
Il faut aussi aborder la demande de désinformation, des mensonges, et la manipulation de l'histoire, un phénomène très présent. Beaucoup de gens cherchent activement ces informations parce qu'elles confortent leurs convictions et leurs émotions. Nous devons aussi chercher des solutions à ce phénomène. Il ne suffit pas de dire qu'on va forcer les gens à aimer à nouveau la démocratie grâce à la vérification des faits. Ce n'est pas suffisant. Il faudra comprendre pourquoi tant de gens ont perdu confiance dans la démocratie et les institutions.
Tu m'as posé des questions sur les jeunes. À mon avis, il y a trois grands groupes concernés, bien que ce ne soit pas exhaustif. Il y a ce qu'on appelait en Yougoslavie la classe ouvrière, qui aujourd'hui représente une part importante de ceux qui soutiennent l'extrême droite, pas seulement en Allemagne, mais aussi ailleurs. Il y a une situation spécifique à l'Europe de l'Est, mais l'Occident, avec sa longue tradition démocratique, ne l'a pas non plus protégée de cette menace. Les contextes sont différents, mais les résultats similaires.
Il y a aussi les jeunes. Autrefois, les jeunes étaient traditionnellement parmi les plus progressistes, les plus ouverts. Et il en reste encore beaucoup. Il faut éviter de généraliser. Mais ce que l'on observe aujourd'hui chez les jeunes, c'est un déclin marqué du soutien au centre démocratique, et c'est, à mon avis, la tendance la plus préoccupante. On a vu ce qui s'est passé, mais je tiens à souligner qu'il ne faut pas réduire la discussion à l'extrême droite. Il faut aussi parler des extrêmes à gauche. Il existe aussi une gauche en Europe qui est socialement conservatrice, nationaliste, prorusse, eurosceptique et qui séduit une part de la population, en Allemagne comme ailleurs.
Les jeunes, donc. En Allemagne, aux États-Unis, ou encore au Royaume-Uni, une étude a révélé qu'environ 52% des jeunes de la génération Z préféraient une dictature à une démocratie. Cette tendance n'est pas isolée, bien que des doutes puissent subsister sur la méthodologie de cette étude. Quoi qu'il en soit, nous sommes tous choqués, préoccupés, et nous condamnons à juste titre ce phénomène. Mais il est crucial de se poser la question : pourquoi ? Comment en sommes-nous arrivés là ? Pourquoi avons-nous perdu les jeunes pour la démocratie ?
Si l'on se place du point de vue des jeunes de 17, 20 ou 25 ans, qu'ont-ils vécu ? Cette génération a grandi dans un contexte de crises successives : la crise financière, la guerre en Ukraine, la pandémie de Covid-19, les préoccupations sécuritaires, les enjeux environnementaux. Cette génération n'a connu que des incertitudes. Et l'incertitude, la peur, détruisent la confiance dans l'avenir, et sans cette confiance, la démocratie est en difficulté. Elle devient manipulable, et c'est ce que nous observons aujourd'hui.
Il est donc primordial de comprendre que la réponse ne peut pas se limiter à la vérification des faits ou à la lutte contre la désinformation. Après tout ce qu'ils ont vécu, ces jeunes ont le droit de s'exprimer politiquement. Et parfois, cela se traduit par un rejet de la démocratie, une forme de révolte, de protestation. Ils se disent : « Nous avons vécu dans la démocratie toute notre vie, et voilà ce qu'elle nous a apporté ». C'est là la difficulté.
Mais je ne crois pas que ces jeunes soient perdus pour la cause démocratique. Nous devons aller au-delà de la vérification des faits. Nous devons redonner espoir, confiance en l'avenir et leur montrer que la démocratie peut les entendre, les respecter, et leur offrir un avenir. C'est en redonnant ce sens qu'ils retrouveront leur place dans la démocratie.
Merci beaucoup.